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Hockey sur glace - Tribune libre de Tristan Alric
Hockey sur glace - 23 / LE MASOCHISME DU HOCKEY SUR GLACE FRANÇAIS
 
Depuis plus de quarante ans Tristan Alric a été l’acteur et le témoin privilégié de l’évolution du hockey sur glace en France. D’abord comme joueur puis comme arbitre. Ensuite, en devenant le journaliste spécialiste du hockey sur glace dans le quotidien sportif L’Equipe pendant plus de vingt ans. Auteur de nombreux livres et d’une récente encyclopédie qui font référence, Tristan Alric a marqué également l’histoire du hockey français en étant le créateur de la Coupe Magnus et des divers trophées individuels. Avec un tel parcours, il est donc bien placé pour avoir une analyse pertinente sur notre sport favori. Le site Hockey Hebdo est donc heureux de lui permettre de s’exprimer régulièrement dans cette rubrique.
 
 


Tribune N°23

 
LE MASOCHISME DU HOCKEY SUR GLACE FRANÇAIS -

J’ai toujours été étonné par le comportement masochiste dont le hockey sur glace français a longtemps fait preuve avant qu’il grandisse enfin et parvienne à obtenir son indépendance en 2006. Ayant été témoin de cette époque de gestation difficile, qui fut parfois un peu « folklorique », je reste encore marqué par la naïveté avec laquelle les anciens dirigeants de notre sport se sont fait embobiner à plusieurs reprises par des personnages beaux parleurs à qui ils ont donné les pleins pouvoirs avec une crédulité déconcertante avant de s’en mordre les doigts.
 
Il y a eu par exemple le cas mémorable de Jean-Louis Jannez, qui cumula à la fois la présidence de la « Ligue Elite » (Ligue Magnus aujourd’hui) et la présidence du club de Grenoble avant de connaître de sérieux problèmes judiciaires. En effet, au mois de mai 1998 un énorme scandale secoua à la fois le hockey français et le club de Grenoble puisque Jean-Louis Jannez fut mis en examen et écroué dans le cadre d’une affaire de revente de voitures volées ! Après la révélation de cette affaire dans la presse, Jean-Louis Jannez fut contraint de démissionner des deux présidences importantes qu’il occupait dans notre discipline. Il faut cependant noter que la justice l'a finalement laissé libre dans l'affaire du trafic de voitures puisqu'il a été condamné à une peine de prison avec sursis par le tribunal de Nice. Mais Jean-Louis Jannez fut mis également en examen pour « abus de biens sociaux » dans le cadre d'une information sur un important trou financier relevé dans la gestion du centre commercial grenoblois Grand’Place dont il fut le directeur général jusqu'en 1998. 
 


Il y a aussi le cas de l’ancien maire de Briançon, Robert de Caumont (décédé en 2017) qui se vantait avec jubilation, en plein marasme économique du hockey sur glace français, que sa ville était un véritable « eldorado » bénéficiant de moyens financiers importants. Robert de Caumont répétait à qui voulait l’entendre sa fameuse phrase : « Nous sommes le dernier village gaulois qui résiste ! » Il était d’autant plus affirmatif qu’en 1990 le premier magistrat de Briançon fut élu président des « Diables Rouges » au sein d’une nouvelle identité juridique appelée Briançon Alpes Provence Hockey Club (BAPHC). Avoir un président de club qui est à la fois le maire de la ville et le premier responsable du hockey rend plutôt confiant ! Les déclarations optimismes de Robert de Caumont finirent par convaincre non seulement ses joueurs, mais également les hauts dirigeants du hockey français qui n’hésitèrent pas à lui offrir sur un plateau le poste de vice-président de la nouvelle Ligue Nationale…
On connait malheureusement la suite : Robert de Caumont, qui avait réussi à berner tout le monde, fut battu en 1991 lors des élections locales anticipées et le « paradis du hockey » briançonnais montra rapidement un visage beaucoup moins idyllique. En effet, un dirigeant du club, Claude Abelli, fut obligé de prendre momentanément la tête du BAPHC avec la mission délicate de déposer le bilan et de liquider le club… 
 
Je pourrais évoquer aussi le cas symptomatique de l’entraîneur canadien Robert Millette qui a provoqué des réactions exacerbées lors de son passage très remarqué en France, d’abord dans le club de Lyon, puis dans celui de Tours, où il a employé à chaque fois des méthodes très controversées. Le vice-président actuel de la FFHG, Pierre-Yves Gerbeau, peut en témoigner puisqu’il a été congédié par cet entraîneur très clivant pour avoir eu l’audace de critiquer dans la presse locale les deux coéquipiers canadiens qui jouaient sur sa ligne d’attaque à Tours ! L’affaire s’est terminée devant les tribunaux et l’ASGT fut condamnée à verser des dommages et intérêts pour licenciement abusif.
 
Pourtant, le club tourangeau, après avoir demandé à cet entraîneur canadien omnipotent de prendre la porte de sortie (à cause d’un déficit qui atteignait plus de 300 000 euros actuels), a fait preuve d’une surprenante « amnésie ». En effet, Robert Millette,après une séjour en Suisse de 1996 à 2000 (Ajoie,Ambri Piotta, Sierre, Martigny), a pu revenir par la fenêtre dans le club de Tours en 2001, soit dix ans plus tard, comme si rien ne s’était passé ! Si Robert Millette avait de nombreux détracteurs, il faut reconnaître qu’il avait presque autant d’inconditionnels car pendant les dix ans qu’il passa dans le club de Tours l’homme ne laissa personne indifférent. En 2005 le Canadien surnommé "le motivateur" remporta le trophée du meilleur entraîneur de la ligue Magnus mais certains sourirent avec des arrières pensées...
Ce Canadien bénéficia cependant de l’image incompréhensible du « sauveur » avant que sa réputation s’écorne à nouveau et qu’il soit remplacé en 2010 par Radek Stepan lors de la création des nouveaux Remparts. Car le club voulait en finir une bonne fois pour toutes avec lui. Mais les nouveaux dirigeants de Tours, décidément masochistes, demandèrent encore à Robert Millette d’être le coach du club en 2015 ! Avant que cet éternel revenant soit licencié une nouvelle fois par le club d’Indre-et-Loire en 2018 !
 

Il y a aussi l’épisode rocambolesque et éphémère de l’engagement du club italien de Milan dans le championnat de France de la « Ligue Elite » ! Une incongruité due uniquement à une lubie de l’autocrate président de la FFSG, Didier Gailhaguet, qui a profité de la soumission de la plupart des dirigeants du hockey sur glace de l’époque pour tenter d’imposer cette greffe étonnante. Heureusement les protestations véhémentes de certains dirigeants, notamment du président du club d’Amiens François Deserable (champion en titre), mirent rapidement un terme à cette épisode mémorable lorsque ce dernier déclara dans la presse : « Cette décision totalement absurde, nous ridiculise. Elle a été prise sans aucune concertation par le président d’une fédération de patinage artistique. Ce gars se fout complètement du hockey sur glace ! » Face aux nombreuses réactions hostiles, le Ministère des sports décida de mettre un terme à cette mascarade en imposant l’exclusion immédiate du club italien.
 
Quand je parle de « masochisme » du hockey français, je pense aussi au comportement très maladroit que notre sport a eu parfois avec des sponsors potentiels importants. Ces derniers, sans qu’on leur demande, désiraient pourtant s’investir massivement dans le hockey sur glace. Une véritable aubaine d’autant plus bienvenue que notre sport est une discipline mineure en France beaucoup moins courtisée que le football, le rugby, le hand ou le basket. Malgré cela, au lieu de sauter sur l’occasion pour séduire l’éventuel mécène providentiel, le hockey français a joué à une sorte de « je t’aime moi non plus » ridicule.
 
La scène désarmante à laquelle j’ai assisté s’est déroulée en 1983 à Nice lors d’un stage de l’équipe de France senior. A cette occasion un haut dirigeant de l’entreprise pétrolière Total s’était déplacé en personne dans la patinoire Jean Bouin avec l’intention de conclure un accord de partenariat très avantageux avec le hockey sur glace français. Dans le projet – inespéré - que ce cadre important voulait parapher, il y avait la promesse d’utiliser partout en France l’image du hockey sur glace sur de grands panneaux publicitaires associée à la marque Total. De plus, l’entreprise pétrolière s’engageait à embaucher pendant plusieurs saisons trois joueurs de l’équipe de France en vue de leur futures reconversions professionnelles.
 
Le regretté Jean Ferrand, qui avait quitté la présidence du Comité national de hockey (CNHG) pour prendre la tête de la Fédération française des sports de glace, voulut faire malheureusement un excès de zèle et fit la fine bouche en exigeant, avant de signer le contrat, que Total accepte d’être le sponsor officiel de l’ensemble des disciplines de la FFSG ! Comme le patron de l’entreprise pétrolière ne voulait pas entendre parler de la luge, du bobsleigh, de la danse ou du patinage artistique, il expliqua que pour lancer sa campagne publicitaire il voulait uniquement investir de l’argent dans le hockey. C’était une proposition à prendre ou à laisser. Cela paraît à peine croyable mais ce projet de partenariat fut abandonné devant l’obstination de la FFSG et ce contrat ne fut jamais signé !
 
En revanche, quand un riche homme d’affaire providentiel décida de s’impliquer pleinement dans notre sport, comme ce fut le cas du président du club de Brest Briec Bounoure, là encore, le hockey sur glace français n’a rien trouvé de mieux, dès son arrivée, que de le critiquer et d’en faire régulièrement une cible au lieu d’essayer de trouver un compromis acceptable avec lui. Il faut dire que l’homme n’avait pas sa langue dans sa poche et avait du répondant ! Après l'agrégation de philosophie qu'il avait préparé tout seul à Quimper, et plusieurs années d'enseignement au lycée de Brest, Briec Bounoure avait accédé à un poste de direction très important en devenant le bras droit de Charles Doux, le grand patron du groupe alimentaire « Doux » dont une filiale était très connue sous le nom de « Père Dodu ».
 
Ayant un fort tempérament et une grande expérience du management en entreprise,  Briec Bounoure a dérangé les habitudes dans le petit microcosme très amateur du hockey français. Du coup, avec ses remarques souvent pertinentes mais dérangeantes, que ce soit dans la presse ou lors des assemblées générales de la FFSG, il devint rapidement un « empêcheur de patiner en rond » comme le qualifia un jour le magazine Sport et Vie. Le président des Albatros de Brest, qui allait remporter à deux reprises la Coupe Magnus avec son équipe professionnelle (1996 et 1997), reconnut d'ailleurs volontiers, dès son arrivée tonitruante dans le petit milieu du hockey sur glace français, qu’il avait « un petit côté provocateur ». Mais il estimait avoir le droit d’être impertinent et moralisateur grâce à sa grande expérience et surtout son investissement financier personnel important puisque Briec Bounoure a injecté 500 000 euros de sa poche dans le hockey en quatre ans ! Sans oublier qu’il aida aussi financièrement d’autres clubs comme celui de Nantes par exemple et qu’il fut également le sponsor officiel de l’équipe de France.
 
Voyant que, malgré son important engagement pécunier dans le hockey français, il était toujours mal aimé et ostracisé comme un paria à cause de ses prises de positions intransigeantes, Briec Bounoure, lassé de cette situation, finira par saborder son équipe dans le port de Brest et refermer définitivement son carnet de chèque. Il me confia alors son dépit  dans le journal L’Equipe sans mâcher ses mots : « J’avais un rêve de gosse. Ces imbéciles me l’ont brisé… » Si ce célèbre PDG prit une décision aussi radicale, c’est qu’il n’avait pas eu de son aveu « les retombées escomptées sur ses investissements ». Des propos très terre-à-terre du directeur général du groupe alimentaire Doux pour qui les délices du palet étaient devenus indigestes.
 
Alors masochiste le hockey français ? Il l’a été indéniablement en se tirant à plusieurs reprises une balle dans le pied. Heureusement, aujourd’hui notre sport, désormais indépendant, a opéré incontestablement une rupture avec ce comportement régulier d’automutilation. Mais, pendant longtemps, sa grande naïveté, son amateurisme et son manque de vision avant-gardiste, l’ont souvent obligé à se faire avoir ou à se replier sur lui-même en n’acceptant pas la contradiction et une remise en question. Un comportement regrettable dans une corporation reconnaissons-le très conservatrice qui ne supporte pas qu’on lui donne la leçon ou qu’on lui fasse toucher du doigt ses défauts et ses faiblesses. Aujourd’hui notre sport a donc fait des progrès indéniables en étant moins naïf et en prenant son destin en main même si j’ai parfois le sentiment que le hockey français avance avec un coup de patin encore trop hésitant.

 
 
 
 
Lieu : Média Sports LoisirsChroniqueur : Tristan Alric
Posté par Christian Simon le 15/01/2021 à 11:30
 
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