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Hockey sur glace - Tribune libre de Tristan Alric
Hockey sur glace - 46 / J.O. D’HIVER 1992 : LA MUTINERIE DES TRICOLORES
 
Tristan Alric, créateur de la Coupe Magnus, profite de la clôture des Jeux olympiques d’hiver organisés à Pékin pour revenir sur l’épisode mémorable qui a secoué violemment l’équipe de France de hockey sur glace et créé un scandale sans précédent pendant les J.O. d’Albertville en 1992.
 
 
Tribune N°46

 
- J.O. D’HIVER 1992 : LA MUTINERIE  DES HOCKEYEURS TRICOLORES -
 
Maintenant que les Jeux olympiques d’hiver de Pékin s’achèvent, un souvenir très marquant me revient en mémoire. En effet, il y a tout juste 30 ans, j’ai assisté, en tant que journaliste pour le quotidien L’Equipe, aux J.O. d’Albertville qui ont été secoués à la stupeur générale par une mutinerie retentissante des hockeyeurs tricolores !
Il faut se rappeler qu’avant ce grand événement sportif planétaire, organisé au mois de février 1992, le championnat de France de hockey sur glace, qui s’appelait à l’époque « Ligue Nationale », était victime d’une grave crise financière.
A tel point que presque tous les clubs de l’élite, très endettés, tombèrent les uns après les autres comme des dominos provoquant le désarroi de tous les joueurs et notamment de nos internationaux
C’est donc dans un climat d’incertitude totale et une grogne généralisée que l’équipe de France prépara le grand rendez-vous olympique de 1992. Le trouble important qui s’était installé dans l’esprit de nos internationaux se manifesta de façon visible dès le coup d’envoi du tournoi préolympique baptisé le « Palet d’or » qui fut organisé au mois d’août 1991 dans la station de Méribel. Les Tricolores, très inquiets pour leur avenir, mais aussi pour la survie du prochain championnat de France, menacèrent de faire grève ! Lors d’un match amical contre la Norvège organisé peu avant, ils refusèrent de participer à l’échauffement et ils débutèrent volontairement la rencontre avec cinq minutes de retard pour bien marquer les esprits. De plus, nos internationaux olympiques envoyèrent une pétition collective à tous les principaux dirigeants du hockey français dans laquelle ils leur faisaient part de leur vif mécontentement.
 

Cette ambiance délétère était très préjudiciable puisque le tournoi olympique de 1992 était organisé en France dans la station de Méribel et il devait servir justement à faire la promotion du hockey sur glace dans l’hexagone ! Toutefois, bien conscients de leurs responsabilités lors du grand rendez-vous sportif qui les attendait, les Tricolores ravalèrent leur rancœur et ils décidèrent d’oublier – provisoirement - leurs problèmes pour se faire avant tout plaisir sportivement dans la patinoire de la « Chaudanne ».
Il faut dire que l’équipe de France, qui logeait dans la station de La Tania, située à mi-chemin entre Courchevel et Méribel, était composée à l’époque avec toutes les grandes vedettes du championnat de la Ligue Nationale. La seule exception fut le franco-canadien Steven Woodburn qui se blessa juste avant les J.O. et fut remplacé par Pascal Margerit. Un casting de rêve (voir la composition sous la photo de l’équipe) réalisé par l’entraîneur national, le suédois Kjell Larsson, dont c’était la sixième année de contrat.

Les hockeyeurs français, plus déterminés que jamais à satisfaire leurs nombreux supporters, réussirent en effet d’entrée à faire très peur au Canada qui ne s’imposa que sur le score très serré de 3-2. Ce match homérique révéla le talent très prometteur de Stéphane Barin, l’un des plus jeunes hockeyeurs tricolores (21 ans), qui réussit l’exploit de marquer les deux buts français. Et ce n'était pas fini le concernant...
Lors du match suivant, l’équipe de France, qui avait la rage d’avoir échoué de si peu contre le Canada, enthousiasma à nouveau les spectateurs en faisant trembler cette fois la Tchécoslovaquie qui s’imposa sur le score de 6-4. Puis ce fut l’euphorie avec une victoire retentissante contre la Suisse (4-3). Les quatres buts français furent marquées successivement par Christophe Ville, Peter Almasy, Philippe Bozon et l'intenable  Stéphane Barin.
Après avoir encaissé une leçon logique donnée par la redoutable CEI (8-0) qui était une sélection réunissant encore tous les pays de l’ex-URSS (elle allait conserver son titre olympique pour la troisième fois), l’équipe tricolore réussit l’exploit de se qualifier pour un quart de finale inespéré grâce à une nouvelle victoire face à la Norvège sur la patinoire de Méribel (4-2).

La France gagna donc le droit de se mesurer à la redoutable équipe des Etats-Unis. Cette performance permit au hockey sur glace français d’obtenir une exposition médiatique sans précédent puisque ce quart de finale contre la sélection américaine fut retransmis en « prime time » sur la deuxième chaîne de télévision et fut regardé par plus de quatre millions de téléspectateurs qui assistèrent malheureusement à la défaite des Tricolores (4-1). Une fois encore, c’est Stéphane Barin qui s’illustra en marquant le seul but français !
Au lendemain de ce résultat, somme toute logique et honorable, les joueurs tricolores décidèrent de sortir de leur bulle et de leur concentration olympique pour livrer un autre combat qui semblait tout aussi vital à leurs yeux et qui concernait cette fois l’avenir de leur sport.

En effet, profitant de l’énorme impact médiatique que permettait ce grand événement sportif, les vingt-trois sélectionnés français contactèrent les nombreux médias présents sur le site olympique. Après le « show », nos représentants soufflèrent le « froid » en faisant des déclarations très virulentes contre la Fédération française des sports de glace puisque le hockey était encore sous sa tutelle. Ce sont les deux co-capitaines, Christophe Ville et Antoine Richer qui montèrent au front. Les oreilles de certains sifflèrent puisque Antoine Richer déclara sans ambages : « Nos dirigeants fédéraux sont totalement incompétents. Ils ont réussi l’exploit de saboter un sport aussi beau que le hockey. Désormais, on n’a plus rien à faire d’eux. On ne les écoute même plus ! Nous n’attendons plus rien de personne dans ce Comité national… »

Devant un parterre de journalistes médusés par cette fronde retentissante, Christophe Ville continua de son côté à tourner la crosse dans la plaie : « Notre capital confiance vis-à-vis de la Fédération est maintenant au niveau zéro. On ne les croit plus. C’est fini. Les états généraux qu’ils veulent organiser après les J.O., c’est de la poudre aux yeux ! C’est uniquement une manœuvre politique pour essayer de sauver leurs places lors des élections du mois de juin prochain. »
Visiblement le point de non-retour était atteint puisque les Tricolores ajoutèrent dans un communiqué commun : « Que les membres du CNHG aient au moins la pudeur de ne pas récupérer notre succès à leur compte. Car ils n’y sont absolument pour rien. Bien au contraire ! Heureusement que nous avons pris les choses en main… »
Le silence « assourdissant » de Bernard Goy, le nouveau président de la FFSG, était pathétique lors de cette réunion complètement surréaliste. En effet, il fut incapable de répondre clairement à aucune des questions qui furent posées par les journalistes, sinon pour se défiler en répétant : « Vous avez raison, nous allons nous occuper de ce problème très rapidement… »
L’onde de choc provoquée par le coup d’éclat spectaculaire des hockeyeurs tricolores fit réagir Frédérique Bredin qui était à l’époque la Ministre de la jeunesse et des sports. Elle prit l’initiative de s’entretenir immédiatement et à deux reprises directement avec les représentants des joueurs sur le site même des Jeux olympiques afin de comprendre les raisons de leur révolte et leur insubordination. Au grand dam des dirigeants fédéraux furieux d’être ainsi ridiculisés et cloués au pilori. La Ministre demanda par la suite un audit financier de la Ligue Nationale (Ligue Magnus aujourd’hui) et elle confia cette tâche à Alain Pichon, un conseiller à la cour des comptes, qui publia plus tard un rapport sans concession et particulièrement « salé » sur l’état du hockey sur glace français.

L’ancien ministre André Fosset déposa de son côté une question écrite au sénat à propos de la situation du hockey sur glace dans l’hexagone. Il me le fit savoir en me faisant parvenir une lettre au quotidien L’Equipe puisque j’étais le journaliste lors des J.O. d’Albertville (voir copie ci-dessus). C’était là encore un événement sans précédent. Dans le journal officiel du 12 mars 1992, la question numérotée 20277 précisait : « M. André Fosset demande à Mme le ministre de la jeunesse et des sports, Frédérique Bredin, de lui préciser l’action ministérielle qu’elle envisage de développer à l’égard du hockey sur glace, discipline dans laquelle la France vient de s’illustrer aux Jeux olympiques. Il apparaît en effet, après les récents exploits de l’équipe de France, que l’avenir du hockey sur glace français n’est nullement assuré, compte tenu des conditions matérielles et morales dans lesquelles se trouvent placés les joueurs internationaux français, au lendemain de leurs exploits. »

Frédérique Bredin répondit peu après dans l’hémicycle sénatorial du Palais du Luxembourg à Paris : « Malgré leur brillant parcours, les hockeyeurs français ont utilisé le contexte des J.O. pour faire part de leur inquiétude et le dossier est désormais sur la place publique. C’est pourquoi j’ai demandé un audit pour avoir une analyse critique de l’organisation de cette discipline avec des propositions. »
Dans toute la presse française le « putsch » des hockeyeurs tricolores révéla donc au grand jour les conditions financières très précaires dans lesquelles ce sport évoluait malgré sa bonne prestation aux J.O. En fait, de nombreux clubs étaient en faillite. A commencer par Grenoble, le champion de France en titre, qui fut mis en liquidation judiciaire et rétrogradé en Division 1. Par ailleurs, il ne restait plus que quatre clubs dans la Ligue Nationale dont Reims bientôt placé sous tutelle administrative qui devra mettre en place un plan d'épuration de sa dette sur dix ans ! Les joueurs français, notamment les internationaux présents aux J.O. d’Albertville, se demandaient donc ce qu’ils allaient devenir face à l’agonie du championnat élite.

Un seul exemple, très médiatisé, résuma l’étendue du problème. C’est celui de l’attaquant numéro 2 tricolore Peter Almasy qui songea sérieusement à déclarer forfait pour ces Jeux olympiques avant de revenir sur sa décision car son salaire n’était plus payé par le club de Briançon depuis deux mois ! Ayant vivement protesté en ne se rendant pas à un déplacement à Rouen, le club des Hautes-Alpes prit ce prétexte pour le licencier sur le champ et il ne put donc disputer la fin du championnat de la Ligue Nationale. Pendant les J.O. d’Albertville le journal L’Equipe consacra donc un grand article sur la situation ubuesque de Peter Almasy dont le titre était « Sous la glace, le sable ». Autrement dit, pour le Tricolore qui creva l’écran pendant ces J.O., après le tournoi olympique, ce seront les vacances forcées...
 

Inutile de dire que le président Bernard Goy ne digéra pas cette mutinerie collective en plein milieu des Jeux olympiques qui avait ridiculisé tous les dirigeants de sa fédération, et surtout lui en premier chef. Deux mois plus tard, il provoqua sciemment une nouvelle tension avec les « mutins » tricolores en annonçant, lors d’une émission de Radio France Savoie, qu’il envisageait, en représailles, de ne pas envoyer l’équipe de France au Mondial A de Prague ! Rappelons que c’était la première fois que nos représentants allaient pouvoir jouer à ce niveau dont ils rêvaient.
Sur les ondes de la radio savoyarde Bernard Goy déclara : « En ce qui concerne la réaction des hockeyeurs, en pleine fête olympique, en France, après tous les efforts de la Fédération, me connaissant…, il va falloir qu’on mette les choses à plat sur la table et qu’on reparte d’un pas plus humble ! Aussi, nous allons décider très prochainement si oui ou non, nous envoyons notre équipe au Mondial A et quel hockey on va pratiquer… »

Loin d’être intimidés par les propos menaçants de Bernard Goy, les Tricolores répliquèrent avec autant de virulence et confirmèrent à plusieurs reprises leur insoumission. Notamment la vedette franco-tchèque Peter Almasy qui comptait bien retourner à Prague, dans son pays d’origine, et qui n’hésita pas à déclarer dans la presse : « Quand nous avons entendu Monsieur Goy dire une chose pareille, nous sommes tous restés estomaqués. Mais pour qui se prend-t-il ? La France ce n’est quand même pas le Chili ! Ici, que je sache, on a le droit de s’exprimer librement, surtout quand on dit la vérité. Nous ne sommes pas chez Pinochet ! C’est quand même incroyable ce chantage pour essayer de nous faire taire. C’est de la dictature ! Je le répète, nous ne sommes pas chez les ex-communistes et, dieu sait, si j’ai connu ça en tant que réfugié politique ! Monsieur Goy a fait une erreur tactique grossière. S’il le faut, nous ferons tous grève et nous irons manifester devant le ministère des sports pour obtenir gain de cause. »

Devant la levée de boucliers que provoqua le bras de fer engagé par Bernard Goy avec les Tricolores, le président de la FFSG fut désavoué par son ministère de tutelle et il renonça finalement à poursuivre l’épreuve de force. Du coup, les hockeyeurs français participèrent comme prévu aux Championnats du monde du groupe A pour la première fois de leur histoire un mois plus tard à Prague. Cette arrivée dans la « cour des grands » fut d’autant plus positive qu’elle devait être le début d’une première longue série de présence de l’équipe de France dans l’élite mondiale puisqu’elle dura neuf ans de suite jusqu’aux championnats du monde de Saint-Pétersbourg en 2000.

Concernant les Jeux olympiques d’hiver, après cet épisode très mouvementé, l’équipe de France de hockey sur glace retrouva enfin sa sérénité et elle parvint à se qualifier lors des trois tournois olympiques suivants : Lillehammer en 1994, Nagano en 1998 et Salt Lake City en 2002. Malheureusement, on sait que les Tricolores, qui redescendirent momentanément dans la Division 1 mondiale, furent ensuite brisés dans leur élan puisque la sélection tricolore n’a plus été capable de se qualifier aux Jeux olympiques d’hiver depuis maintenant vingt ans !

En effet, nos représentants ont échoué lors de cinq tournois de qualification olympique successifs organisés d’abord à Klagenfurt en Autriche (J.O. Turin 2006), puis à Oslo en Norvège (J.O. Vancouver 2010), ensuite à Riga en Lettonie (J.O. Sotchi 2014), de nouveau à Oslo en Norvège (J.O. Pyeongchang 2018) et enfin plus récemment de nouveau à Riga Lettonie (J.O. Pékin 2022).
Il reste à souhaiter que l’équipe de France de hockey sur glace pourra enfin effectuer son grand retour lors des prochains Jeux olympiques d’hiver qui auront lieu en 2026 en Italie, conjointement à Milan et dans la station de Cortina d’Ampezzo.
 

 


Depuis plus de quarante ans Tristan Alric a été l’acteur et le témoin privilégié de l’évolution du hockey sur glace en France. D’abord comme joueur puis comme arbitre. Ensuite, en devenant le journaliste spécialiste du hockey sur glace dans le quotidien sportif L’Equipe pendant plus de vingt ans. Auteur de nombreux livres et d’une récente encyclopédie qui font référence, Tristan Alric a marqué également l’histoire du hockey français en étant le créateur de la Coupe Magnus et des divers trophées individuels. Avec un tel parcours, il est donc bien placé pour avoir une analyse pertinente sur notre sport favori. Le site Hockey Hebdo est donc heureux de lui permettre de s’exprimer régulièrement dans cette rubrique.


 
 
Lieu : Media Sports loisirsChroniqueur : Tristan Alric
Posté par Christian Simon le 18/02/2022 à 11:30
 
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