FALLAIT-IL SACRIFIER LES AÎNÉS AUX JO 2026 ?
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Je profite des Jeux olympiques d’hiver qui vont avoir lieu dans quinze jours en Italie, à Milan et Cortina d’Ampezzo, pour faire une comparaison historique avec un épisode mémorable qui s’est déroulé avant le tournoi de hockey sur glace des JO d’hiver organisés à Grenoble en 1968.
A l’époque, l’équipe de France avait été considérablement rajeunie suite à une décision fédérale qui avait provoqué des remous au sein des cadres tricolores les plus âgés. Ces anciens internationaux, mis à l’écart, s’en souviennent encore aujourd’hui avec une amertume persistante même un demi-siècle après cet événement.
Ce renouvellement drastique de notre sélection nationale en 1968 me donne l’occasion de faire une analogie avec le dilemme qui vient de se poser à Yorick Treille, l’entraîneur national actuel, compte tenu du contexte très difficile que connait notre équipe de France senior masculine.
En effet, on sait que cette saison la sélection tricolore a surtout pour but prioritaire de remonter coûte que coûte dans l’élite mondiale à l’occasion des championnats du monde de la Division 1A qui auront lieu au début du mois de mai prochain en Pologne. Yorick Treille et tous les membres de son staff sont conscients de l’enjeu très important qu’ils auront à gérer dans la ville de Sosnowiec.
Pour comprendre la comparaison historique que je fais entre les Jeux olympiques d’hiver de 1968 et ceux de 2026, il faut rappeler la genèse de cet ancien épisode retentissant qui s’était déroulée à Grenoble.
UN « ÉLAGAGE » DES CADRES BRUTAL MAIS QUI FUT SANS EFFET
Au mois de février 1968, le premier directeur technique national de l’histoire, qui s’appelait Marcel Bonnet et qui fut, avant sa nomination, le responsable de la patinoire fédérale de Boulogne-Billancourt, décida de changer de stratégie en écartant des cadres pour jouer exclusivement la « carte jeune » avec notre ancienne sélection tricolore qui piaffait d’impatience pour disputer un rendez-vous sportif unique.
Le choix soudain du DTN était forcément clivant car son objectif était que les hockeyeurs français, faute d’être pas assez compétitifs à cette époque lors de ce grand événement sportif planétaire, fassent au moins preuve, grâce ce « lifting » spectaculaire, d’un nouvel élan de fraîcheur devant les spectateurs de notre pays. Mais le but était surtout d’acquérir de l’expérience pour se préparer en vue des prochains Jeux olympiques d’hiver qui étaient programmés à Sapporo en 1972.
Malheureusement, cette équipe de France considérablement rajeunie, qui disputa uniquement le tournoi secondaire du Groupe B dans l’ancienne patinoire du Boulevard Clémenceau (contrairement au grand Stade de Glace réservé au Groupe A), n’a pas bénéficié malgré tout de ce « bain de jouvence ».
En effet, elle perdit ses cinq matches successifs contre l’ex-Yougoslavie (1-10), le Japon (2-6), la Norvège (1-4), la Roumanie (3-7) et l’Autriche (2-5). Bref, les jeunes Tricolores, privés de leurs aînés, se montrèrent esseulés et encore plus friables. Sans doute trop impressionnés par l’importance historique de l’événement, ils terminèrent à la quatorzième et dernière place du tournoi olympique organisé en partie dans la patinoire annexe du parc Paul-Mistral.
Philippe Lacarrière est au centre entouré à gauche par Alain Bozon et à droite par Jean-Claude Guennelon qui furent privés tous les deux des Jeux olympiques de Grenoble en 1968.
C’EST LE MINISTÈRE DES SPORTS QUI AVAIT IMPOSÉ CE CHOIX
Je rappelle que notre équipe nationale effectuait à l’époque son grand retour aux Jeux olympiques d’hiver après une très longue absence qui avait duré trente-deux ans, soit depuis sa dernière apparition en 1936 dans la station allemande de Garmisch-Partenkirchen. Autant dire une éternité !
Pour cette réapparition très attendue, le DTN Marcel Bonnet et le Président du Comité national de hockey sur glace Antoine Faure, intimèrent donc l’ordre au célèbre entraîneur canadien des Tricolores, Pete Laliberté, de former une équipe de France composée uniquement de joueurs ayant moins de 24 ans !
Ce dernier, visiblement mécontent et très ennuyé de se voir imposer un tel « dégraissage », leur avait répondu avec son accent québécois savoureux : « Tabarnac, vous ne me facilitez pas la tâche ! ».
C’était en effet une décision forcément très difficile à prendre pour un entraîneur national qui était très consensuel surtout concernant des hockeyeurs méritants qui rêvaient depuis si longtemps de participer à des Jeux olympiques. C’est la raison pour laquelle les titulaires les plus âgés, qui étaient pourtant encore dans la force de l’âge et logiquement indispensables comme Alain Bozon (29 ans), Jean-Claude Eymard (26 ans) ou Jean-Claude Guennelon (26 ans), furent écartés et privés injustement de la grande fête olympique organisée à Grenoble.
Cette décision, qui fut en fait imposée en haut lieu par le Ministre des sports de l’époque François Missoffe et son Directeur technique national le colonel Marceau Crespin, provoqua de l’incompréhension et du mécontentement dans les coulisses. D’abord, parce qu’on avait donné l’assurance aux trois exclus qu’ils disputeraient les JO de Grenoble à condition qu’ils acceptent de participer un an auparavant au Mondial de 1967 à Vienne ce qui avait motivé leur présence en Autriche.
De plus, la désignation des sélectionnés annoncée au mois de janvier 1968, ne fut pas parfaitement équitable comme me l’a raconté l'ancien attaquant Alain Bozon : « A l’époque, j’avais 29 ans et ce qui m’a le plus révolté, c’est que Philippe Lacarrière, qui avait pourtant le même âge que moi, a été autorisé à jouer quand même à Grenoble. En fait, il y a eu deux poids deux mesures… »
Le malheur des uns faisant le bonheur des autres, c’est le défenseur des Français Volants de Paris Bernard Cabanis (18 ans) et son coéquipier du club de la capitale l’attaquant Olivier Préchac (19 ans) qui participèrent à leur place à la grande fête olympique.
SEUL LE CAPITAINE TRICOLORE EUT DROIT À LA FÊTE OLYMPIQUE
Réfutant la thèse selon laquelle il aurait bénéficié à l’époque d’un passe-droit ou d’une quelconque faveur au détriment de ses trois camarades, notamment grâce à son nom de famille illustre, Philippe Lacarrière m’a donné sa propre version des faits.
« Les deux saisons qui précédèrent les Jeux de 1968 à Grenoble, j’étais le capitaine de l’équipe de France, explique-t-il. Or, lors d’un match de préparation, certains joueurs ont menacé de faire grève si la Fédération française des sports de glace ne leur versait pas des primes. Il faut comprendre qu’à cette époque, nous étions tous des amateurs dans tous les sens du terme. En tant que capitaine, je n’ai pas voulu approuver la revendication de mes coéquipiers et je suis resté droit dans mes bottes par conviction personnelle. C’est ce qui explique d’ailleurs que l’on m’a retiré le brassard de capitaine et que c’est Gilbert Itzicsohn qui a occupé ce poste par la suite et notamment lors des JO de Grenoble. Ceci dit, ma prise de position a été en revanche appréciée par nos dirigeants lors de ce conflit. Je comprends donc que mon maintien dans l’équipe olympique ait pu susciter de l’agacement. Mais, si j’ai pu participer aux JO de Grenoble, ce n’est certainement pas, comme on a pu le dire, grâce à mon père (Jacques Lacarrière) qui n’avait plus de fonction dans le hockey français. A mon avis, la raison est plus simple : Pete Laliberté a jugé utile que je reste car j’avais été élu meilleur attaquant lors du tournoi Mondial de 1967 à Vienne et j’avais, de surcroît, terminé en tête du classement des buteurs du championnat de France. »
UNE EXCEPTION QUI A ÉTÉ FINALEMENT BIEN ACCEPTÉE
L’explication de Philippe Lacarrière, membre actuel du Comité directeur de la FFHG, au sujet des événements de 1968, est corroborée par l’ancien gardien de but international Jean-Claude Sozzi qui participa également aux J.O. de Grenoble.
Ce dernier raconte : « Je rejoins la version de Philippe même si je faisais partie des jeunes sélectionnés à cette époque. Il faut savoir que dans l’équipe de France, il y avait jusque-là des joueurs, certes d’un niveau honorable, mais qui n’étaient pas très sérieux comme c’est le cas aujourd’hui. A force de faire la bringue en permanence, ils ne donnaient pas l’exemple aux nouveaux venus que nous étions. Or, Philippe Lacarrière, quoi qu’on en dise, était un joueur en revanche très correct, un véritable professionnel dans son comportement et son hygiène de vie. Il avait, aux yeux des jeunes que nous étions, une image clean et bien propre. C’était un exemple pour tout le monde. Du coup, j’affirme, pour avoir disputé avec lui ces Jeux olympiques de Grenoble, que personne dans l’équipe n’a trouvé bizarre qu’il soit sélectionné même si Alain Bozon méritait lui aussi d’être avec nous car il était également un gars sérieux. Ceci dit, je comprends aussi que ce fut un crève-cœur pour les deux autres coéquipiers de sa génération. »
58 ANS PLUS TARD CE DÉBAT RESSURGIT À NOUVEAU !
Même si publiquement la composition de l’équipe de France masculine de 2026, qui va disputer les Jeux olympiques d’hiver en Italie sous la direction de
Yorick treille, n’est pas contestée (sauf par Tim Bozon qui n’a pas digéré sa mise à l’écart), il n’en reste pas moins qu’en coulisses, elle a suscité un débat de fond et divers commentaires discordants.
En effet, je constate que deux stratégies totalement opposées se sont affrontées concernant la présence de plusieurs vieux « briscards » tricolores en Italie. Le débat sur la confirmation de leur maintien dans la sélection olympique s’est déroulé non seulement au sein des responsables de la FFHG sur un ton feutré, mais également plus bruyamment sur la place publique si j’en crois les nombreux commentaires très animés qui ont été publiés dans les réseaux sociaux.
D’un côté, il y a ceux qui disent qu’il est tout à fait normal et légitime de récompenser les sélectionnés tricolores qui ont dépassé largement la trentaine afin de les remercier pour l’ensemble de leurs belles carrières en équipe de France où ils ont fait preuve de longévité et d’une grande fidélité.
On pense évidemment en premier lieu au célèbre capitaine des Tricolores Pierre-Edouard Bellemare, un joueur exemplaire qui totalise 19 championnats de monde en comptant ceux en junior et qui a évolué de surcroit pendant plus de 10 ans en NHL, même s’il fêtera le 6 mars prochain ses
41 ans.
Ont été évoqués d’autres « piliers porteurs » tricolores comme Sacha Treille (38 ans), Stéphane Da Costa et Yohann Auvitu (tous les deux 36 ans) et Charles Bertrand (35 ans). Il est inutile de rappeler leurs belles carrières dans divers pays étrangers de premier plan en ce qui concerne le hockey sur glace.
Ensuite, il y a les nouveaux cadres comme Florian Chakiachvili, Anthony Rech et Nicolas Ritz qui ont tous les trois le même âge (33 ans). Mais aussi Jordann Perret (31 ans) ainsi que Floran Douay, Kévin Bozon et Pierre Crinon qui ont tous les trois de la même génération (30 ans).
Leurs âges, qui ne sont quand même pas canoniques, leurs ont permis d’acquérir également au fil des années une grande expérience qui sera sans doute bien utile à Milan face à nos trois redoutables adversaires qui seront successivement la Suisse, la République tchèque et le Canada. Sans oublier lors du quatrième match de classement.
De l’autre côté, il y a ceux qui pensent qu’il ne fallait pas faire de sentiment face à l’importance vitale de l’enjeu sportif futur et qu’il valait mieux se priver des aînés de l’équipe de France afin de lancer immédiatement dans le grand bain tous nos jeunes espoirs dans le but de les former plus rapidement au haut niveau international. Quitte à prendre éventuellement trois leçons sur la glace de la « Santagiulia Ice Hockey Arena », autant avoir l’excuse plus acceptable d’être victime dans cette hypothèse de fautes imputées à la jeunesse de nos représentants.
Un choix qui peut paraître certes injuste pour nos « anciens », mais qui se justifie dans le but de mieux préparer bien en amont l’équipe de France pour une triple perspective : d’abord les championnats du monde décisifs qui auront lieu au début du mois de mai prochain à Sosnowiec (objectif remontée dans l’élite), puis du Mondial de 2028 organisé en France à Paris et Lyon et dans la perspective également des JO d’hiver de 2030 organisés dans notre pays, notamment dans la nouvelle patinoire de Nice pour le hockey sur glace.

Photographe © Bruno Gouvazé
FALLAIT-IL FAIRE DU SENTIMENT OU RESTER INSENSIBLE ?
Les partisans d’un renouvellement immédiat pour laisser la place à nos jeunes espoirs, argumentent aussi que malgré leur grande expérience obtenue le plus souvent dans des grands clubs étrangers, voire dans les prestigieux circuits de la NHL et de la KHL, nos aînés n’ont pas empêché malgré tout l’équipe de France de régresser ces dernières années au point de redescendre dans la Division 1 A mondiale.
D’autant que l’équipe de France, qui n’a pas remporté sportivement le tournoi de qualification olympique à Riga au mois d’août 2024, doit uniquement sa présence aux jeux d’hiver à Milan (après 24 ans d’absence) au fait que, suite de l'invasion de l'Ukraine, l'IIHF a décidé d'exclure la Russie et la Biélorussie de toutes les compétitions.
L’entraineur national Yorick Treille n’a sans doute pas oublié qu’il fut lui-même victime d’un rajeunissement antérieur de la sélection tricolore puisque Dave Henderson, l’ex-coach des Bleus, n’avait pas sélectionné Yorick, âgé alors de 37 ans, à l’occasion du Mondial de 2017 à Paris pour laisser la place au jeune Jordann Perret qui était âgé de 23 ans seulement.
Pour les partisans du statu quo, on ne peut pas écarter de manière totalement insensible, d’un simple revers de la main, des joueurs tricolores qui ont mouillé leurs maillots et sont restés surtout fidèles à l’équipe de France depuis de nombreuses années. Comment ignorer la capacité de ces derniers à pouvoir faire éventuellement la différence lors des JO de Milan avec des cadres aussi célèbres que Pierre-Edouard Bellemare qui totalise le record de 700 matches en NHL et qui a joué dans cinq clubs différents dans ce célèbre circuit nord-américain ? Certes, il arrive au bout de son parcours sportif, mais il peut encore prouver qu’il a de beaux restes.
Même chose pour Stéphane Da Costa qui joue depuis huit ans dans la KHL ou encore Yohann Auvitu qui a évolué à la fois dans la NHL et la KHL et qui a continué à jouer en République Tchèque. Ces vieux « grognards » sont certes en fin de carrière, certains sont moins performants que par le passé, mais ils seront peut-être, grâce à leur grande expérience, la garantie d’un résultat immédiat plus honorable pour que notre équipe nationale ne perdre pas trop la face à Milan.